« Le Ghetto intérieur » rompt le silence de la Shoah

1945. La Seconde Guerre mondiale s’achève. À 12 000 kilomètres des côtes européennes, Vicente Rosenberg, père de famille Juif polonais exilé en Argentine près de vingt ans plus tôt, est muré dans le silence. Cela fait quatre ans qu’il n’a pas dit un mot, ou presque, ni à sa femme, ni à ses trois enfants, ni à ses amis. L’envie de mourir a longtemps été présente en lui. Mourir pour ne plus supporter cette vie de culpabilité. Sa mère, Gustawa, n’a jamais voulu partir avec lui en Argentine. Après des mois de souffrance, parquée dans le ghetto de Varsovie, elle meurt dans le camp d’extermination Treblinka II. 

Dans ses lettres à son fils, elle raconte le quotidien de plus en plus difficile en Pologne, lettres auxquelles Vicente ne répond que rarement. À mesure des années, Vicente comprend que sa mère ne pourra pas être sauvée ; il assiste, impuissant, à l’anéantissement de son pays et au meurtre de millions de personnes, dont sa propre mère. Il ne parlera plus jamais.

Dans Le Ghetto intérieur, Santiago H. Amigorena donne enfin une voix à son grand-père, pour mettre en lumière le sort de ces exilés, ces Juifs qui ont fui les pogroms dans les années 1920 dans l’espoir de trouver une vie meilleure, et qui ont dû assister à l’extermination massive des Juifs d’Europe. Plus qu’un simple témoignage, l’auteur français développe à travers la vie de Vicente Rosenberg les questions de sentiment d’appartenance et de culpabilité : Vicente, qui ne s’était plus sentis juif ou polonais depuis son arrivée en Argentine, se retrouve face à des questions identitaires extrêmement profondes quand il apprend le massacre des Juifs en Europe. Qui est-il vraiment ? Pourquoi n’a-t-il pas tout tenté pour faire venir sa mère et ses frères et sœurs en Amérique du Sud avec lui ? Comment vivre avec ce poids sur ses épaules ?

Santiago H. Amigorena aborde avec une simplicité authentique des sujets universels et actuels, dans un roman tout aussi autobiographique qu’il n’est un hommage à son grand-père et à toutes les victimes de la Shoah : celles qui étaient présentes, et celles qui y ont assisté, loin du massacre. Fils et neveu de psychanalystes, Santiago H. Amigorena a su également transmettre avec brio toute la profondeur de la douleur de Vicente, qu’il retranscrit dans un texte poignant, alternant longues tirades et brefs moments de douleur. 

« L’une des choses les plus terribles de l’antisémitisme est de ne pas permettre à certains hommes et à certaines femmes de cesser de se penser comme juifs, c’est de les confiner dans cette identité au-delà de leur volonté – c’est de décider, définitivement, qui ils sont. » Le Ghetto intérieur.

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