« Cadavre exquis » d’Agustina Bazterrica. Il ne faut pas jouer avec la nourriture…

Sur Terre, l’humanité a survécu à une terrible pandémie. Les pertes humaines ont été considérables et les animaux, soupçonnés de transmettre le virus, ont été exterminés. Avec la Grande Transition, un changement radical légitimé par les gouvernements s’est installé : désormais, on se nourrit de « viande spéciale ». Celle d’humains génétiquement modifiés. Marcos travaille pour un abattoir où défile ce bétail. Un jour, un fournisseur lui offre une jeune femelle. Cet encombrant cadeau proscrit va peu à peu ramener Marcos à la vie…

Le monde que dépeint Agustina Bazterrica fait froid dans le dos par son postulat bien crédible, mais aussi parce qu’il serait une vision future de notre monde. Comment ne pas voir dans les « propos de vieux » du père de Marcos les mises en garde que nous n’écoutons pas ?
Dans cet univers, le monde est silencieux, l’humanité décimée, les faibles sont mis au ban de la société, les animaux sont des ombres en sursis et le héros s’accroche à ses souvenirs. Les derniers pays qui résistent à la Grande Transition, à l’image de l’Inde, adoptent peu à peu l’anthropophagie légale.

Au menu : grande gifle ou signal d’alarme

Par le prisme de l’anticipation, Agustina Bazterrica interpelle son lecteur et ne lui épargne rien, non seulement sur le traitement réservé aux animaux par l’Homme, mais aussi sur celui que reçoit l’altérité en général. La référence aux heures sombres de l’Histoire, où une partie de l’humanité s’est retrouvée exterminée et animalisée par une prétendue race supérieure, est évidente.
Pour l’auteure, il ne s’agit pas de donner une leçon, mais de sonner l’alerte, que le lecteur peut recevoir comme une gifle. Agustina Bazterrica a travaillé son style comme une écriture de protestation : sèche, narrative, visuelle. Son travail sur la précision des mots est d’autant plus important que langage et totalitarisme vont souvent de pair. Le personnage principal refuse d’ailleurs l’hypocrisie, qui peut se dissimuler derrière chaque mot, tel « extrémités » pour ne pas dire « mains », ou comme l’emploi d’un terme anglais, « comme si l’anglais pouvait faire oublier ». Sur l’hypocrisie, Marcos va trouver son maître, Urlet, qui lui expliquera : « Après tout, depuis que le monde est monde, nous nous mangeons les uns les autres. Quand ce n’est pas symboliquement, nous nous dévorons littéralement. La Transition nous a offert l’opportunité d’être moins hypocrites. » Au milieu d’une galerie de personnages effrayants, la palme revient aux adolescents  : une jeune génération qui ne pratique pas l’hypocrisie. Ce n’est sans doute pas un hasard si la clé du titre trouve tout son sens dans un de leurs jeux.

La construction du récit est intelligente, et porte le lecteur vers une réflexion et une prise de recul. Avec un dénouement in extremis porté par une tension maximale, l’auteure a su tenir son lecteur en haleine très habilement. Cadavre exquis est un livre dur, qui donne littéralement la nausée. Mais il n’est pas exempt de beauté, à l’image d’une très belle scène où Marcos et Jasmin dansent sur du jazz dans un jardin. Pour qui sera ce jardin d’Éden ?

Pour en savoir plus sur la réception critique de Cadavre exquis, je vous invite à lire cet article.